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  • Ornano Dream - 6 - "Ton prince viendra".

     

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    Episodes précédents :

    1 - "Ben".

    2 - "Camila".

    3 - "Rachid".

    4 - "Yentl".

    5 - "Sissi".

    Chez « Imagina’tif »,  c’était l’heure de pointe. Tous les bacs étaient occupés, la voix de la patronne dominait les sèche-cheveux sur une note aiguë de soprano à la retraite.

    - Chrystèèè-le, le casque, il est fini ! Beverley, tu oublies les racines de madame Quiche ! Sissi, tu me mets ce coup de balai de suite où tu laisses pousser la moquette ? Non mais je vous jure, madame Angelo, ces filles… on se demande où elles ont la tête, enfin… quand je parle de la tête…et j’espère qu’elles se protègent parce que les congés maternités, c’est un vrai bazar…

     

     

    Sissi s’empressait, elle passa le balai sous les pieds de la cliente posés sur la barre, les heurta un peu, la cliente retint une grimace, croisa son regard et ne dit rien, il y a encore des personnes gentilles dans ce monde infernal.

    Elle avait du mal à se concentrer sur son travail, l’image de Fred resurgissait en boucle, sa peur refluait et quand celle de Milo lui apparaissait, elle avait les jambes en vrac. « Trop émotive », disait sa mère,  surtout quand elle se plaignait de son beaup qui lui glissait la main sous la jupe. «Ma fille a une imagination qui lui jouera des tours… »

    En attendant, « l’imagina’tif tue », se dit-elle une fois de plus. Et pas moyen de lâcher par ces temps de crise, d’autant que son logement appartenait au mari de la cousine de sa patronne, un truc qu’il ne déclarait pas mais elle s’en foutait, de toute façon elle n’avait pas droit aux aides parce qu’elle dépassait le barème de neuf euros cinquante.

    La conversation en était aux sites de rencontre, tout le monde savait que Beverley (Claudette) avait connu son Kévin chez Meetic et s’en trouvait prétendument très bien mais la patronne énumérait un à un les risques encourus par les cruches qui se faisaient emballer virtuellement, comment elles se feraient plumer par des moins que rien qui la quitteraient avec un surendettement sur les bras.

    - Sans compter que vous pouvez tomber sur un dangereux psychopathe, qu’on ne peut pas se fier aux apparences.

    - Mais ça, décréta madame Quiche, une personne dont l’embonpoint n’avait jamais été un handicap, vu qu’elle tenait la boucherie « A l’Ancienne » du Boulevard Ornano, ça, c’est de tous temps. Regardez Landru… toutes ces pauvres victimes qui voulaient se marier, c’est le sort de la femme, on n’y échappe pas.

    - Quoi, s’exclama Sissi, de se faire couper en morceaux ?

    La bouchère et la patronne la fustigèrent du regard sans lui répondre, si bien qu’elle leur tourna le dos en promenant son balai deci, delà. « Si on ne peut même pas faire de l’humour, ça craint… »

    -Faudrait remettre la peine de mort, susurra Christèle, une maigrichonne hâve dont la quarantaine ressemblait à une baguette mal cuite.

    Sa phrase se perdit dans le bruit du casque où la patronne venait de fourrer la Quiche truffée de bigoudis.

    Cette journée fut, pour Sissi, la plus longue de sa vie.

    Quand elle sortit, elle découvrit Milo devant le vieux cinéma Ornano, à peine dissimulé par sa capuche et la « Nouvelle Boucherie »halal. La façade lui parut la plus belle du monde, avec ses airs de paquebot d’antan, c’était un signe annonciateur de grands et merveilleux voyages.

    Son cœur bondit dans sa poitrine comme une biche en folie.

     

    Milo avait tourné toute la matinée dans le quartier avec la peur d’être reconnu mais personne ne fit attention à lui. Dans l’après-midi, il était revenu à proximité du salon de coiffure, guettant les passants pour s’assurer que Fred ne reviendrait pas à la charge.

    Au bout d’une heure, le propriétaire de la boucherie halal était sorti en l’interpellant :

    - Dégage, caïra ! Va faire tes affaires ailleurs, tu nuis au commerce !

    - Raciste ! avait répliqué Milo d’une voix éraillée par le froid.

    Puis il LA vit sortir et ne sentit plus l’effet des intempéries.

     

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    Le voyage en métro fut très long mais ils n’en prirent pas conscience. Plus ils s’éloignaient de Barbès, plus Sissi sentait son compagnon se détendre. « Ils », puisque Milo, se trompèrent, se retrouvèrent sur la ligne Charles De Gaulle – Nation, et traversèrent le pont de Bir-Hakeim nimbé de lumière crépusculaire, au coude-à-coude. Le ventre de la ville avait cessé de dévorer leur solitude, ils voyageaient au dessus des vagues comme les mouettes rasant l’océan, à l’unisson.

    Sissi se permettait quelques regards furtifs pour admirer le doux profil qui la ravissait et les cheveux brillants, en bataille, libérés de la sempiternelle capuche. Milo, surprenant ses coups d’œil, ne pouvait s’empêcher de sourire dans le vide, rêveur. Les frémissements d’émotion qui parcouraient Sissi jusqu’aux anfractuosités de son esprit, faillirent lui faire rater sa station. Ils sautèrent sur le quai in extremis et parcoururent les escaliers, puis les quelques centaines de mètres qui les séparaient de l’immeuble à une allure de promeneurs, freinant le rythme des travailleurs qui se hâtaient vers le refuge octroyé par la métropole dévoreuse d’énergie, de temps, de bonheur.

     

    - Te voilà en sécurité, dit Milo lorsqu’ils parvinrent devant l’entrée.

    - Je te remercie, dit Sissi.

    En le voyant indécis, avec son sac, elle lui demanda s’il partait en voyage, là, maintenant…il répondit très vite que non, c’était un peu tard, on verrait demain et tout naturellement, le reste suivit : « tu peux passer la nuit chez moi, si ça te dépanne… »

    - Oui, merci, je ne savais pas trop où aller.

    Sissi habitait un deux pièces kitchenette à Mairie d’Issy, au dernier étage d’un immeuble pur béton sur un boulevard passant. Son « petit chez elle » était sa fierté, elle aimait tellement le montrer qu’elle ouvrait parfois sa porte aux inconnus. Après, elle n’arrivait plus à s’en débarrasser, Fred n’était pas à sa première tuile. Mais lorsqu’elle leur faisait prendre l’ascenseur, quand ce dernier s’élevait lourdement dans un bruit de succion, elle avait l’impression d’être Jennifer Lopez dans « Coup de foudre à Manhattan ». Pas moins.

    Ensuite, elle ouvrait la porte et s’effaçait… certaine de son effet.

    Dans l’ascenseur, elle lui prit la main, il se laissa faire mais n’eut pas la réaction habituelle des autres types qui était de se jeter sur elle pour lui rouler la pelle de l’année en lui pétrissant un sein, rien. Elle en conclut qu’il était timide ce qui ajouta à son charme, décida de prendre les initiatives, il ressemblait si peu aux autres que cela ne lui faisait pas peur.

    - Comment tu trouves ? demanda-t-elle timidement à Milo.

    - Rose, fut la réponse de ce dernier qui ajouta dans la foulée : « très joli ». Par gentillesse.

    Elle le fit asseoir sur l’un des deux fauteuils en osier de la pièce principale et lui prépara un buffet froid avec ce qui lui tombait sous la main, pain, radis, fromage, car elle n’avait pas eu le temps de faire les courses.

    Il mangea de bon appétit, regardant d’un air ébahi autour de lui avec ce que Sissi considéra comme de l’admiration pour ses talents de décoratrice d’intérieur.

    Après elle lui fit un déca accompagné de quelques cookies aux pépites de chocolat, servis dans son plus joli service rose avec les cœurs. Sans allusion.

     

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    Et puis…

    Ils restaient assis sans rien dire, elle, les joues couleur pivoine, parfaitement assorties à la tapisserie, aux rideaux, aux cousins et j’en passe.

    Elle se décida.

    - Tu veux regarder un film à la télé ?

    - Non merci, je suis crevé.

    Comme quelqu’un qui a marché toute une journée mais ça, elle n’en savait rien.

    - Alors je vais te montrer la chambre.

    Rose, avec toutefois des variantes de violet et un peu de jaune sur les montants du lit en bois. Et au mur, des cadres avec des chats stylisés, des princesses en robe à paniers. « Des trucs de petite fille » pensa Milo à qui tout ce rose donnait le tournis.

    - Je vais dormir sur le canapé, dit Sissi.

    - Quel canapé ?

    Voulait-elle parler du fauteuil double en osier ? Elle n’y rentrerait jamais toute entière, même pliée.

    Elle rit, OK, d’accord, on n’était pas dans un film et ce garçon ne lui paraissait pas bien dangereux.

    - Je resterai au dessus des draps, dit-il. Tu as ma parole.

    Il se coucha sans se déshabiller et ferma les yeux quelques minutes. Puis il sentit sa chaleur contre lui, il avança la main et découvrit qu’elle était nue…

    - Eteins la lumière, s’il te plaît.

    Elle obtempéra, comprit qu’il se déshabillait et fut transportée de bonheur en se serrant contre son torse…

    Quoi ?

    Elle ralluma.

    Une fille !

    – Désolée, dit Mila. Mais je ne peux pas faire comme Yentl, à notre époque c’est trop compliqué. Jette-moi dehors si tu veux.

    Pétrifiée, Sissi la regardait. « Magnifique, elle est magnifique ». Et l’élan de son cœur – si l’on peut dire – la portait vers elle, vers ce corps de danseuse, mince à la peau mat, vers ce visage à la fois doux et impérieux qui exprimait l’inverse des paroles prononcées. « Viens, tu verras, ce sera la nuit la plus merveilleuse et la plus douce de ta vie… »

    - Qui est Yentl ? demanda-t-elle, déjà jalouse.

    - Un personnage de livre, une fille qui se déguise en garçon pour échapper à son destin. Viens.

    Et Sissi se jeta dans les bras tendus avec une joie toute neuve, innocente et, tout fatigue envolée comme par magie.

    Elles vécurent des étreintes d’une douceur extraordinaire avec des caresses maladroites, tout-à-fait inexpérimentées mais néanmoins instinctives, des heures inouïes dont le monde extérieur et le danger étaient à jamais bannis.

    Leurs baisers réinventèrent l’amour, Sappho et George Sand ne furent pas leurs cousines et Rosa Bonheur les contempla du ciel en regrettant de ne les avoir peintes.  « Je t’avais dit que ce temps viendrait », lui susurra Gustave Courbet.

     

    « C’est bien ma veine, se dit cependant Sissi, mon prince est enfin venu et c’était une princesse… quoique, avec le mariage pour tous, je pourrais peut-être porter la même robe blanche que  Débila dans la télé réalité… maman n’en reviendrait pas et le beaup crèverait d’un coma éthylique…»

    Quand elle s’endormit au petit matin, ce fut avec le sourire.

     

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    A suivre...

     

    Edition originale Ouximel.